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Bill Viola,
Tiny Deaths, 1993

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Françoise
Parfait,
Le vidéographique, espace de la disparition (I)
L'intérêt
que je porte à la vidéo a toujours été associé pour moi au sentiment de
disparition. Toute production artistique, tout geste artistique s'inscrit
dans une résistance à la disparition, qui est notre condition, notre inéluctable
condition. Mais il me semble que le travail produit avec les technologies
électroniques analogiques pose la question de la disparition de manière
singulière.
Je considère
en effet qu'il existe une analogie structurelle et formelle entre les
modes d'apparition et de disparition des images telles qu'elles sont produites
par la mémoire, et telle qu'il est possible de les construire avec cette
technique électronique. La vidéo en tant que matériau (points de lumière
en mouvement) et en tant que processus (balayage d'une surface sensible),
procède, comme la mémoire, de la disparition.
Le texte
qui suit propose une sorte de repérage des notions de mémoire et de disparition
à partir des modalités de présentation de la vidéo et de quelques productions
vidéographiques récentes ou un peu plus anciennes.
PERTE
DE MÉMOIRE
La vidéo
peut-elle rendre compte d'une perte ? Perte d'un objet réel ou mental.
La technologie vidéographique est-elle à même de rendre - à la fois de
re-donner l'objet perdu, et faire de l'effet, "rendre bien" -, ce qui
s'est perdu ? L'hypothèse est celle-ci : c'est parce que la perte est
à l'œuvre dans le vidéographique que celui-ci peut se permettre d'aborder
des modèles de perte. C'est parce que la vidéo est fondée sur un déficit
de représentation analogique, parce que sa conservation est aléatoire
et instable, et parce qu'elle est de constitution temporelle, qu'elle
est elle-même un modèle de perte. À l'image de la mémoire, elle est travaillée
par la disparition et l'oubli ; ce qu'elle met à jour sont des formes
déjà ruinées d'une visibilité toujours incomplète, souvent menacée, parfois
impossible. À l'image de la mémoire, elle est processus avant d'être produit.
La vidéo ne peut sans doute pas rendre compte de la perte en temps que
figure - une telle figure est-elle concevable ? -, mais elle peut déployer
le processus de la perte et de la disparition, saisir les opérations en
jeu dans le procès d'effacement. Le travail de Jean-François Guiton, La
tâche 85/86, ou de Thierry Kuntzel, Still 1980, par exemple, s'efforce
de rendre compte du mouvement qui va de l'image à son effacement en explorant
les seuils de visibilité et en jouant entre autre sur les effets de rémanence
propres à la vidéo, capacité qu'a cette technologie de garder un instant
la trace du mouvement des corps lumineux.
RETENIR
L'OBSERVATEUR
D'où vient
ce sentiment de disparition, lorsqu'on se place du côté de l'observateur?
Elle tient
tout d'abord aux modalités de réception. Tout le monde sait qu'il est
difficile de montrer de la vidéo parce qu'il est difficile de mettre le
visiteur en situation de la recevoir, il est difficile de capter son attention.
La forme scintillante de la vidéo fascine immédiatement, mais cette fascination
s'épuise aussitôt. L'image vidéo s'échappe facilement et il est souvent
nécessaire de déployer des dispositifs scénographiques spectaculaires
et contraignants pour donner à l'observateur l'envie de rester là. Alors
que le dispositif cinématographique impose ses conditions aux spectateurs
: le faire entrer dans une salle obscure pour une durée précise et le
priver pendant ce temps de mobilité et de sensations qui ne sont pas utiles
à la réception du film, les objets vidéographiques laissent à l'observateur
toute liberté de rester là ou de passer son chemin. C'est ainsi pour "retenir"
le spectateur que de nombreuses installations relèvent d'un dispositif
spectaculaire opérant sur lui une sorte de rapt perceptif. (Les installations
dans des chambres obscures comme celles de Bill Viola en sont une forme
exemplaire : par exemple Tiny Deaths, 1993, installation dans laquelle
le noir est si profond, qu'une fois le spectateur parvenu "à tâtons" au
centre du dispositif, il est en quelque sorte assigné à rester là, au
moins pour un moment, au moins le temps de s'habituer et de pouvoir accommoder
sa vision nocturne sur ce qui se passe.) Car il s'agit bien de rester
là, plutôt que de passer son chemin distraitement. Vouloir rester là,
c'est s'engager dans une durée … La vidéo, c'est donc à la fois du temps
(son image se constitue par balayage), et ça prend du temps. Bref, la
vidéo est plus souvent traversée que contemplée, et c'est dans cette traversée
que la saisie se dérobe et que le sens se dissémine : ainsi une image
vidéo ressemble à une autre image vidéo dans cette perception fugace.
L'apparition de l'image engage donc, dans cette perspective de la réception,
sa contemporaine disparition.
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