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Bruno Guiganti, Le son de la modernité, l'art audio à l'épreuve de l'industrie culturelle


Art audio et phonographie (I)

En tant que facteur dynamique de son développement, la production artistique actuelle est confrontée à un désenchantement profond qui n'est d'ailleurs pas nouveau ou exclusif au monde de l'art et dont les origines sont multiples. Dans une analyse historique très pertinente de la modernité culturelle, Jürgen Habermas constate que "la différenciation qui engendre la science, la morale et l'art et par laquelle Max Weber caractérise le rationalisme de la culture occidentale signifie tout à la fois que des secteurs désormais traités par des spécialistes deviennent autonomes et qu'ils rompent leurs liens avec un courant de traditions qui continuent cependant à se développer de façon incontrôlée dans l'herméneutique de la pratique quotidienne. C'est à cette rupture que se ramène le problème posé par les lois propres des sphères de valeurs différenciées ; c'est elle qui a donné lieu aux tentatives manquées d'un dépassement des cultures spécialisées. L'art en offre l'exemple le plus manifeste" (1).
Les relations étroites et ambiguës qui lient ce champ de production artistique qualifié d "Art audio" à la production industrielle, à la diffusion de masse et aux autres domaines artistiques (et ici plus particulièrement aux arts plastiques) posent à leur manière le problème de l'interprétation et de l'évaluation des oeuvres sonores alors que celles-ci n'ont peu ou pas retenu l'intérêt des critiques d'art, des esthéticiens, des sémiologues, etc. L'absence de recul historique n'est pas la seule raison de ce désintérêt théorique laissant le champ libre aux seuls musicologues. On ne peut que constater que la question de la Technique, et à travers elle celle de la présence à distance dans l'espace et dans le temps, reste en effet un des impensés de la culture occidentale. Aussi, l'art audio, qui existe potentiellement dès l'apparition de la phono-graphie (1877) en recouvrant et dépassant alors le champ musical, appelle, entre autre, à la reconsidération de cette question. Nous ne ferons ici qu'évoquer quelques thèmes de réflexion qui, nous l'espérons, permettront réévaluer le rôle du son dans les champs de la production symbolique contemporaine occidentale.

Cet impératif que de vouloir rapprocher l'art de la vie quotidienne bute sur la confusion entre la familiarité du grand public pour l'usage commun des nouveaux supports de reproductibilité technique des sons et sa capacité à s'approprier ces objets techniques à un niveau créatif. En 1963, avec "Hétérozygote", Luc Ferrari ouvre dans le domaine de la musique concrète (composée à partir d'enregistrements sonores : phono-graphies) une voie compositionnelle s'appuyant sur une économie de moyens techniques qui correspond à la situation matérielle modeste de l'amateur peu fortuné. A travers la structure simple de cette oeuvre acousmatique, qui ne demande, apparemment, qu'un dispositif technique d'enregistrement, de montage et de diffusion léger, Ferrari invite tout audiophile amateur à "mettre en oeuvre" ses "images sonores" privées (les phonographies familiales, de vacances, de loisirs, etc...), partant du postulat que les moyens techniques de reproduction sonores possèdent à l'état latent un contenu esthétique émancipateur accessible à tous directement. Que des possibilités d'expérimentation et d'expression artistiques soient potentiellement présentes dans des dispositifs techniques bon marché est une chose, se donner les moyens de les exploiter artistiquement ou de légitimer en tant qu'oeuvres certaines propositions en est une autre. On retrouve ici un problème intéressant soulevé par Richard Shusterman dans son essai sur les esthétiques pragmatistes (oublieux de l'histoire des avant-gardes), dans lequel celui-ci nous engage à dé-hiérarchiser l'évaluation artistique, à dé-différencier une culture d'élite d'une culture populaire influencée par les mass média. Shusterman consacre tout particulièrement un chapitre à ce qu'il appelle "l'art du rap" où l'on retrouve amplifiée et théorisée la problématique initialement évoquée par Ferrari. Problématique que l'on pourra logiquement étendre aux musiques dites techno et à leur influence dans le champ de la phonographie plasticienne.

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1) Jürgen Habermas,
"La modernité :
un projet inachevé",
trad. G. Raulet,
Critique n°413,
oct. 1981, p. 958-959