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Paul
Ardenne, Un exemple de non image, Le procès
de Pol Pot , de Liam Gillick et Philippe Parreno
(I)
Le Procès
de Pol Pot selon Gillick et Parreno ("Magasin", Centre National d'Art
Contemporain, Grenoble, 8 nov. 1998 - 3 janv. 1999) : sans conteste, cette
oeuvre sans image fournira, par antithèse, un exemple intéressant
de réflexion sur l'image même, à titre en particulierde
vademecum de la non-esthétisation de l'horreur. Manière
de signifier, comme on va le voir, qu'image et art n'ont pas toujours
partie liée, et que leur économie ne suppose pas forcément
la déclinaison de l'un par l'autre.

Vue de l'exposition
"Le Procès de Pol Pot", de Liam Gillick
et Philippe Parreno, au Magasin - Centre national d'art contemporain
de Grenoble, du 8 nov. 1998 au 3 janv. 1999
Dada contre
Barrès, Brancusi versus Etats-Unis d'Amérique, Lebel
et ses Antiprocès, le Manzoni des merda d'artista
pris à partie par le droit italien...: aucun doute, l'art du XXe
siècle aime les procès. La manière d'être des
modernes, pour tout dire, voulant que l'on installe un ennemi face à
soi, et que l'on juge et condamne à tour de bras, tant il s'agit
bien d'abord d'être contre pour exister. Utiliser l'art à
des fins de jugement, pour autant, est tout sauf gratuit. Il convient
en effet que l'objet du délit en vaille la peine, mais aussi de
ne pas esthétiser le tout venant au seul prétexte que l'art,
par nature allégé du devoir, détiendrait d'office
tous les droits. Le Procès de Pol Pot ainsi que l'ont supervisé
à Grenoble, l'automne passé, Liam Gillick et Philippe Parreno,
choisit précisément de ne pas esthétiser sans vigilance.
Il est vrai que le sujet n'est ni léger ni innocent, puisque l'oeuvre
s'inspire ici de la récente mise en procès de Pol Pot, peu
de temps avant sa mort, par ses propres compagnons d'armes (en avril 1998).
Douter des formes classiques d'art politique

Faut-il présenter
Pol Pot, cet ami très particulier du genre humain? Génocideur
dont les hauts faits trouvent leur traduction sous la forme de ce "tas
de morts" si bien mis en lumière par le Canetti de Masse et
Puissance (le tas de morts, argumente Elias Canetti: une des manières
fétiches du pouvoir moderne en action). Pol Pot, donc : l'histoire
est connue. Fort du désir d'une rectification idéologique
radicale des "masses", le régime khmer rouge fait main basse sur
le Cambodge entre 1975 et 1979. La sidérante opération d'extermination
qui s'en suit, réalisée au nom de l'avénement de
l'"homme nouveau" et du Kampuchéa dit démocratique, n'épargnera
pas plus les élites sociales ou intellectuelles que les porteurs
de dents en or et de lunettes.
Le Procès de Pol Pot repris en main par des artistes : de prime
abord, il y a de quoi craindre le pire. Qu'on en référe
en la matière aux usages ordinaires de l'art dit de "dénonciation",
de type Gerz ou Haacke. Les postures, à ce registre, ont toutes
les chances d'être ronflantes - celles d'artistes humanistes au
sens naïf du terme. Quant aux oeuvres qu'inspirera un tel sujet?
A coup sûr élevées, bienveillantes, téléportées
dans le territoire douillet de l'idéalisme. Autant d'icônes
adaptées, en somme, d'une efficacité toute relative,
aspirées en fait par la consensuelle pitié contemporaine
s'appliquant à tout ce qui touche aux droits de l'homme, du citoyen,
de la femme battue ou de l'enfant du tiers monde prostitué à
l'économie transnationaliste ou aux ferveurs pédophiliques
de l'Occident. En l'occurrence, en matière d'art de contenu ou
de vocation éthique, le pire est toujours sûr, du moins pour
quiconque n'entend que faire prospérer l'ordre de la convention.
L'artiste politique classique, le plus souvent, ne se condamne-t-il
pas à faire état d'une position morale, c'est-à-dire
installée et, somme toute, comme telle, confortable? En oubliant
au passage combien dorénavant le statut même d'"artiste"
(ou ce qu'il en reste) désigne moins celui que réclamerait
la convention sociale (quoique la quasi totalité des artistes,
on le sait bien, travaillent d'abord à la renforcer, même
à leur corps défendant) que cet individu non forcément
utile à l'ordre collectif dont la production esthétique
entend se tenir à la limite de l'admissible, à titre de
mise à l'épreuve du réel et non d'acquièsecement
à celui-ci. Recherchera-t-on, dans nos sociétés plus
libérales par les principes que par leur application, l'efficace
de l'art politique? La bêtise, en la circonstance, consistera à
approuver tels quels les principes démocratiques; et l'intelligence,
à considérer qu'éprouver la démocratie, loin
de toujours l'abîmer, peut inciter à son renforcement, à
force d'en désigner les aspects perfectibles.
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