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Paul
Ardenne, Edito (I)
L'image
d'art aujourd'hui : formes, nature, évolutions, - tel est
donc l'objet, après une séance de travail qui a eu lieu
au Magasin, Centre national d'art contemporain de Grenoble, le
27 mars 1999, de ce numéro 8 de Synesthésie. La notion
même d'"image d'art"? Nous en convenons : la formule, en soi, est
quelque peu maladroite. L'art se concrétisant, se donnant cours
le plus souvent sous la forme canonique de l'image, le terme d'"image
d'art" relévera de facto de la redondance, voire de l'énoncé
suspicieux: insister, s'agissant de l'art, sur la contraction de celui-ci
à l'image en opère fatalement la réduction, et ne
manque pas de dissocier la création artistique d'images de la fabrique
universelle des images, lors même qu'elle en est un aspect pour
ainsi dire "naturel". En somme, isoler l'image d'art, en faire un concept
sont d'office des procédures discutables. Les préventions
formulées à l'encontre du thème de réflexion
choisi, y en aurait-il, s'avèrent légitimes.
Ce préambule, à dessein, risque d'hypothéquer pour
partie le propos de ce nouveau numéro de Synesthésie.
Il a toutefois sa nécessité, serait-ce pour rappeler que
le premier problème concernant l'image, que celle-ci soit ou non
contemporaine, c'est le sens ultime de ce que l'on désigne à
travers elle sinon, en amont, le sens à conférer au terme
d'image à proprement parler. La définition de ce terme,
comme on le sait, se caractérise par une ouverture sémantique
extrême, par une plasticité de la formulation qui n'est pas
de nature à fixer l'ordre du discours, et qui condamne l'analyste
à une perpétuelle dérive. L'origine du terme "image",
de la sorte, renvoie à l'icône, à la représentation
sacrée, ainsi qu'à l'eidolon, l'idole, autant
dire à ce qui se voue à être adoré. Or cette
double articulation originelle, on en conviendra, n'est plus vraiment
de saison dans le monde propre à l'homme occidental, un territoire
mental vidé pour l'essentiel de ses divinités tutélaires,
où s'est refroidi l'inclination à la métaphysique
au profit d'un rapport d'abord instrumental et consommateur aux biens
disponibles, à commencer par les images. En l'occurrence, si l'image
demeure, les contextes passent. L'image n'est pas universelle, pas plus
que son être n'est stable et continu dans le temps. Les Byzantins,
lors de la Querelle des images, s'interrogeaient-ils sur le sens, la productivité
et la finalité de ces dernières? De même notre époque
questionnera-t-elle à son tour le sens, la productivité,
la finalité même des images mais avec son approche spécifique,
assurément plus relativiste quoique à peine moins dévotionnelle.
A cet égard, que nous n'ayons de cesse, aujourd'hui comme hier,
de diviniser l'image n'implique pas que l'on communie aux mêmes
autels, pas plus que cela ne saurait sous-tendre que la qualité
du regard, par quoi l'image existe et se substantifie, soit demeurée
un invariant. Toute image est un "document de culture", pour s'exprimer
à la manière de Benjamin, tout regard, un acte non seulement
sensible mais culturellement élaboré, construit et guidé.
Un souci légitime, en ouvrant cette réflexion, se dirigera
donc vers la qualification de l'"image d'art", qualification à
envisager surtout au regard de l'ensemble des images aujourd'hui en circulation,
un ensemble dont celle-ci participe mais dont on veut croire qu'elle s'y
profile comme un être particulier : un être, sinon disposé
à la schizophrénie, du moins en rupture de ban, forme qu'on
dira différente en termes d'occasion (d'où
vient l'image?), d'exécution (comment la fabrique-t-on?)
et de destination (à quoi sert-elle?), pour en inférer
par une trilogie relative à la qualification de l'oeuvre d'art
empruntée par commodité à Claude Lévi-Strauss.
L'image d'art adopte, à notre fin du XXe siècle, des formes
diverses : si elle peut être picturale, et s'inscrire dans la continuité
d'une longue tradition, elle sera aussi bien photographique, cinématographique,
vidéographique ou numérique. De l'image "non artistique",
elle se distinguera a priori à cinq titres au moins (quoique
n'importe quelle image "non artistique", au demeurant, puisse revétir
de fait un caractère artistique si on le décide). Poétique,
en ce qu'elle relève d'une expression qui se veut créatrice
avant d'être reproductrice. Sémantique : le
sens qu'elle propose prétend évacuer les platitudes du sens
commun. Symbolique, dans la mesure où le signe dont
elle est le support entend s'arracher à la simple déclinaison
du réel. Esthétique, en ce qu'elle cherche
l'effet avant de viser l'utilité. Institutionnelle
: sauf exception, on ne montre pas dans les mêmes lieux l'image
d'art et l'image non qualifiée comme telle.
A ces caractéristiques, il conviendra d'en ajouter quelques autres,
qualifiant l'"image d'art" non plus en fonction de ce qu'elle est mais,
cette fois, au prorata de ce qu'elle n'est pas, - autant
de caractéristiques, comme on va le voir, dont l'effet paradoxal
est de brouiller la définition tout en la précisant. A
priori, de la sorte, l'"image d'art" n'est pas une image didactique,
- lors même qu'elle est bien, à sa manière, une information.
A priori, elle n'est pas non plus une image documentaire, - lors
même que ce type d'image, pour artistique qu'il se revendique, "documente"
forcément quelque chose. A priori, ce n'est pas plus une
image créée en vue du divertissement, - lors même
qu'elle divertit, que le mot "divertissement" soit entendu selon l'acception
pascalienne ou en vertu de l'option Disney du divertissement, sa régressive
héritière contemporaine. Occasion de remarquer, au passage,
combien le fait de penser l'"image d'art" en usant d'anti-définitions,
loin d'éloigner formellement cette dernière du territoire
global des images, aurait plutôt tendance à l'y aspirer.
Où l'on vérifie une fois de plus, après Dino Formaggio,
que l'art, bel et bien, "c'est tout ce que les hommes appellent l'art".
Et qu'il suffirait de peu, en la matière, pour abolir toute distinction
entre les images quelles qu'elles soient, images qui toutes ont pour éminente
particularité, nonobstant leur mobile, d'être d'un même
tenant des formes visibles et destinées à être
vues, formes en dernière instance validées par le regard
qui parachève le cycle de l'image en se saisissant de cette dernière.
Faisons varier d'un iota le sens que nous conférons à
l'art, dans une direction plus pratique et à peine moins soucieuse
de symbolisation, et c'est la notion même d'"image d'art" qui cesse
d'être décelable.
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